LA PHILOSOPHIE PEUT-ELLE SOIGNER ?

Vaste et délicate question à laquelle nous répondrons sans hésitation que c’est sans doute une de ses  vocations premières à condition que nous entendions le verbe « soigner » dans un sens précis. Nous devons cependant prendre des pincettes avec la notion de « soin » et l’appellation désormais contrôlée de « Psychothérapeute » (article 91 du 21 juillet 2009 et décret du 20 mai 2010)

Soigner donc ; entendons par là : « S’occuper du bien-être matériel et moral d’une personne ». En ce sens, la philosophie soigne bel et bien depuis son origine. Elle ne « traite » pas à la façon d’un médecin qui traiterait une maladie ou une plaie, mais elle se soucie de l’âme des hommes. Il n’est, entre autres, que de lire Épicure (….) et sa fameuse Lettre à Ménécée pour s’en convaincre.

À cette époque, l’hypothèse de l’Inconscient psychique était très loin d’être conçue et seule, la pensée logique et consciente tenait lieu de garant vers la paix. La Raison, pareille à un Deus Ex Machina garantissait l’universalité d’une pensée et ignorait la subjectivité individuelle. Ainsi pouvait-on comprendre, grâce au philosophe, que la mort n’était effrayante que par une fâcheuse erreur de raisonnement.  Mais, pour bien saisir son point de vue, encore faut-il connaître sa Physique d’où découle son discours rassurant sur la mort.  Nous comprenons alors que d’une conception strictement atomiste du monde dérive un mode de vie, une éthique.  D’une doctrine matérialiste, nous aboutissons ici à la certitude logique que la mort est une chimère et que seule la vie doit être notre préoccupation. Dès lors, « comment vivre sans souffrir et sans faire souffrir ? » restent vraisemblablement les seules questions d’importance donnant possiblement sur un hyper-épicurisme qui reste à penser.

Est-il donc absolument nécessaire de chercher à désamorcer son Inconscient subjectif ou, plus profondément encore l’Inconscient Collectif pour parvenir à la sérénité ? La question reste ouverte  ! 

Bien sûr, les lourdes psychopathologies ne sauraient relever d’une approche philosophique, mais bon nombre d’entre nous, plutôt stables affectivement, ne souffrent-ils pas d’une incohérence logique ou d’une couche limoneuse de présupposés trop docilement admis qu’il est bien souvent aisé de dénoncer, à condition de le vouloir et de prendre le temps nécessaire à cette tâche ?

Le langage courant charrie à n’en pas douter une kyrielle de présupposés dont nous ne  soupçonnons pas l’existence.  Ces présupposés, entendons par là, ces affirmations admises comme allant définitivement de soi, orientent sans conteste notre façon de penser, de questionner, ainsi que nos manières d’être et de sentir.

1/ L’objet des consultations philosophiques pourra consister à identifier chez celui que nous appellerons le consultant, au travers de ses opinions, de ses réponses plus ou moins spontanées, les présupposés non-avoués à partir desquels il fonctionne. Ce qui permettra de définir et creuser le ou les points de départ de son parcours logique.

2/ Dans un deuxième temps le consultant pourra prendre le « contre-pied de ces présupposés, afin de transformer d’indiscutables postulats en simples hypothèses » (Oscar Brénifier).

3/ Le consultant pourra articuler les problématiques ainsi générées au travers de concepts identifiés et formulés. C’est au cours de cette dernière étape, – ou auparavant si l’utilité s’en fait sentir plus tôt – que le consultant utilisera éventuellement des problématiques «classiques», attribuables à un auteur, afin de valoriser ou mieux identifier tel ou tel enjeu apparaissant au cours de l’entretien.

Il s’agira alors d’inspecter ce sur quoi nous nous sommes innocemment édifiés en tant que sujets et de poser les bonnes questions dans le but de valider ou non notre assentiment.

Qui, par exemple, pourrait contester qu’une infrastructure judéo-chrétienne préside à notre façon d’aimer, à notre vision de l’amour à laquelle les notions de fidélité et de famille semblent être indissociablement accolées ?  Même les plus grands mécréants pourraient très bien continuer de colporter cette représentation deux fois millénaires au point de la confondre avec une évidence dont notre affectivité même ne serait que l’épiphénomène insoupçonné.

Sentons-nous, éprouvons-nous avant de concevoir ou est-ce plutôt l’inverse ? Question métaphysique s’il en est qui n’est pas sans rappeler la circularité de la question mettant en scène l’œuf et la poule.

Nombre d’athées ne parviennent que très superficiellement à déloger leur judéo-chrétienté en ne proposant leur transformation qu’à un niveau politique. Mais que serait-il advenu si Spinoza et sa conception du Désir étaient chronologiquement arrivés avant Platon ?  Et ne fut-ce pas le cas en un sens ? Ces questions ne sont pas inintéressantes.

N’est-il pas vrai que la substitution de l’héliocentrisme au géocentrisme eût pu arriver bien plutôt si les conjonctures et les configurations politiques n’avaient pas interdit toute transformation ?

Pythagore semble avoir conçu la rotation de la Terre sur elle-même en même temps qu’autour du soleil bien avant Copernic et Galilée, il en fut de même pour Aristarque de Samos ; or, le géocentrisme ne succomba vraiment qu’au début du 17ième siècle et nous l’évoquons encore et toujours au gré de certaines expressions courantes comme: « Le jour se lève. » et « La nuit tombe. ».

C’est à partir de clichés aussi simples que ceux-là que la consultation philosophique se donne d’officier.  Immense labeur qui n’est pas sans danger me direz-vous, certes, et pour cette raison, une thérapie philosophique ne s’adresse qu’à une catégorie de personnes suffisamment stables et fortes pour envisager le travail, car il s’agit bien d’un travail.  

Mais n’en va-t-il pas de notre liberté même, de notre capacité à ne plus subir le poids d’un prêt-à-penser absolument impersonnel qui fait le jeu du Pouvoir ?

Heureux est donc le temps où nous vivons qui nous autorise la liberté de penser (de moins en moins) et de proposer ce que nous pensons à qui veut bien l’entendre ! 

Heureux est donc le temps où nous pouvons nous lever du limon où l’impersonnalité d’une pensée réflexe nous tient prisonniers !

La consultation philosophique part donc du principe que tout un chacun se voit ordinairement aliéné dans une phraséologie  aux allures gaillardes et se donne de rendre au consultant sa puissance créatrice en même temps qu’organisatrice. Elle n’a pas pour objet la mise au grand jour du « continent noir » que dénonce Freud, mais vise cependant à rendre tel locuteur conscient, autant que faire se peut, de ce qu’il met en mots.

Contrairement à l’idée reçue, sans doute faut-il s’écouter parler pour savoir ce que l’on dit.

© Thierry Aymès

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