C’EST FICHTEMENT VRAI ET ÇA BERGSONNE BIEN !

Hier soir, j’ai refermé un livre après avoir lu ces quelques mots de Johann Gottlieb Fichte (ce philosophe pour sans-culottes). Ils ont été écrits en 1796.

« En un mot, tous les animaux sont achevés et parfaits, l’homme est seulement indiqué, esquissé… La nature a achevé toutes ses œuvres, mais elle a abandonné l’homme et l’a remis à lui-même […] Tout animal est ce qu’il est, l’homme seul originairement n’est rien. Il doit devenir tout ce qu’il doit être et puisqu’il est un être pour soi, il doit le devenir par lui-même. »

(Fondements du droit naturel)

il est de ces phrases qu’il est parfois préférable de ne pas recouvrir; de ces phrases dont la résonnance nous oblige et réclame à voix basse l’infusion d’une nuit de sommeil.

Ce n’est que de très bon matin que je peux y ajouter quelques autres qui ne sont toujours pas de moi et auxquelles je souscris tout autant qu’à celles du philosophe allemand.

« L’homme est le seul animal dont l’action soit mal assurée, qui hésite et tâtonne, qui forme des projets avec l’espoir de réussir et la crainte d’échouer. C’est le seul qui se sente sujet à la maladie, et le seul aussi qui sache qu’il doit mourir. Le reste de la nature s’épanouit dans une tranquillité parfaite. »

Henri Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion (1932)

Au sujet de cette dernière citation, d’aucuns rétorqueront à coup sûr que certains animaux (« non-humains » comme l’on dit de nos jours) savent qu’ils vont mourir, mais encore aujourd’hui, aucune étude sérieuse ne nous permet de le penser avec certitude. À lire cependant l’article de Monsieur David Peña-Guzmán intitulé : « Les animaux non-humains peuvent-ils se suicider ? » et le livre du Dr Jessica Pierce : « Un nouveau regard sur le suicide des animaux ».

Bonne journée.

© Thierry Aymès

PRIVIC

Plus que jamais, les violences conjugales, qu’elles soient verbales, psychologiques, physiques ou sexuelles sont dénoncées par les médias. Sans doute est-ce là une très bonne chose quand on sait qu’en 2021, les violences au sein du couple ont entraîné la mort de 143 personnes.

Il est avant tout important de comprendre qu’une plainte portée à leur encontre auprès d’une gendarmerie ouvre le passage vers le domaine dit « privé » du domaine « public ». En ce sens, pouvons-nous dire que la sphère privée n’est jamais ce qu’elle est que « provisoirement » et qu’il n’existe en définitive que du « Privic ».

À faire en sorte que chacune et chacun sache que cette fenêtre existe, le calme pourrait enfin régner dans les ménages… Quitte, certes, à ce que les amoureux se regardent désormais en chiens de faïence et quitte à ce que l’amour, tel que nous l’avons connu ne disparaisse. Mais lorsqu’une structure interne n’existe pas, lorsqu’un contrôle paraît définitivement impossible de soi à soi, n’est-il pas souhaitable que l’exosquelette de la loi et de la justice agisse par défaut ? Et en quoi ledit amour ne devrait-il être que sentimental quand on en connaît les si nombreux écueils ?

Reste alors la question des limites, laissé à l’appréciation de chacun-e.

© Thierry Aymès

RAPPORT N’EST PAS RELATION

(Extrait d’une conférence enregistrée)

Julien Green écrivait: « L’aboutissement logique de l’érotisme est l’assassinat ». J’adhère à cette formule. J’ai même entendu dire que certaines actrices pornos avaient été réellement assassinées à la fin d’un film…

La mise à distance dans le jeu amoureux comporte semble-t-il quelques dangers. Sur ce chemin, une prostituée qui se fait payer est intéressante en l’occurrence en ce qu’elle autorise son client à lui « faire l’amour » de façon strictement hygiénique et sans considération pour la personne qu’elle est (ce qui ne veut pas dire que tous ses clients seront dans ce « rapport »). Elle permet à celui qui lui « fait l’amour » de ne pas s’extraire de son fantasme. De n’avoir au sens strict qu’un « rapport » avec lui-même. De même, peut-être, un analyste permet-il à son « analysant » de l’utiliser (comme un simple instrument donc) pour plonger dans son inconscient et le dispense-t-il de quelque délicatesse et détour que ce soit. Se connaître soi-même pourrait très bien ne se faire que par delà Bien et Mal par le truchement d’un « rapport » technique à l’autre rémunéré. Rapport n’est pas relation. Le rapport n’est pas humain…

En effet, le lien qu’établit la somme d’argent que l’on donne à son analyste en quittant son cabinet est un « non-lien » en ce qu’il objective et met à distance la personne de l’analyste et qu’en tant qu’il est objectivé, nous autorise à l’envisager, non comme un être humain dont je serais responsable à chaque fois que je m’adresserais à lui, mais comme l’occasion d’un dialogue authentique avec moi-même…

Dans le cadre d’une cure « psychanalytique », l’analysant n’a que faire de l’analyste qui n’est censé intervenir que de façon « technique » dans son discours. Le dialogue, dans la cure, ne se passe pas entre un homme englué dans sa névrose et un autre qui s’en serait extrait (partiellement ou totalement), mais entre l’analysant et lui-même par la médiation d’un support, d’un écran blanc autorisant le transfert, et que symbolise l’analyste. À proprement parler, l’analyste n’est pas un « être humain »*, il est un « outil »…et on ne dialogue pas avec un outil…

© Thierry Aymès

* Je précise que je parle ici de psychanalyse et non de psychothérapie.

LA VIE MÉCANIQUE

Il y a ceux qui s’y complaisent et ceux qui ne la supportent pas; ceux qui la plébiscitent et ceux qui la conspuent. Même sans métro, il y a quand même le boulot et le dodo, les mêmes gestes, les rituels profanes. Quand certains, à ce qu’ils disent, ne vivent que de se renouveler, de croître, de s’inventer, d’autres ne jouissent que de se ressembler. Quand certains ne peuvent concevoir une vie sans inspiration, d’autres s’en méfient et ne courent qu’après le même, par souci d’économie… Semble-t-il.

Mais sans doute serait-il trop simple de scinder la gent humaine en deux catégories et de n’en glorifier que la part créatrice. Peut-être n’existe-t-il entre elles qu’une différence d’être, de posture existentielle.

Vue du balcon, telle personne peut donner le sentiment d’un comportement mécanique, alors que de l’intérieur, elle le vivra à chaque fois comme un moment de vie parfaitement nouveau sans même s’en rendre compte. Au secours de ce point de vue, nous pouvons par ailleurs invoquer le quotidien des moines ou de tout autres ascètes qui, dans leur grande majorité, s’en tiennent volontairement à un quotidien sans fantaisie aucune, mais habitent pleinement chaque seconde ou s’efforcent de l’habiter de la sorte.

C’est alors que ceux qui ne peuvent souffrir la monotonie d’un rythme, d’une semaine, font possiblement montre d’impuissance; c’est alors que l’artiste ou l’aventurier n’exprime dans sa quête de nouveauté qu’une incapacité à goûter chaque instant qui se présente avant de passer. L’instant présent, tellement célébré de nos jours, serait en définitive le don des quidams prisonniers d’une vie mécanique… En apparence seulement, tandis que les passionnés du changement ou de l’évolution ne seraient pas à même d’être là où ils sont, toujours tendus vers une herbe plus verte et comme poursuivis par un train-train qu’ils assimileraient à la mort.

Bien entendu, cette dichotomie n’existe pas, si ce n’est dans l’esprit des personnes qui préfèrent les « jugements commodes » à la « compréhension » bien plus ardue. Ce serait trop simple. Et comme le dirait K.G Jung (avec d’autres) c’est pour cette raison que la majorité d’entre nous préfère juger.

© Thierry Aymès

ET EN PLUS…

Tout comme moi, sans doute avez-vous déjà entendu dire d’une jeune femme qui venait de mourir brutalement : « Et en plus, elle était tellement jolie! » Eût-elle été moins agréable à regarder que sa disparition eût été vraisemblablement plus acceptable…

C’est un fait, une beauté qui meurt émeut bien plus qu’une apparence moins unanimement séduisante. Ainsi l’humain est-il fait que partout sur la planète, la tristesse est plus grande quand la mort emporte un beau visage.

Je sais ce que vous pensez; il n’existe pas de définition de la beauté qui soit universelle, certes; mais sans vouloir entrer dans une réflexion profonde au sujet de cette Insaisissable caractéristique, disons que chacun a la sienne et éprouvera plus de regret en fonction d’elle, au cas où une personne de sa connaissance qu’il trouverait ravissante venait à le quitter.

Pourquoi donc la beauté devrait-elle rendre la Faucheuse encore plus ingrate ? Telle femme ou tel homme qui s’en trouve gratifié(e) est-elle ou est-il pour quelque chose dans cet avantage ? Non pas ! Mais sans doute pouvons-nous penser qu’à son insu chacun voit en elle comme l’éclat d’un ailleurs éblouissant qu’il souhaite éternel et que son implacable broiement désespère.

© Thierry Aymès

QU’AVEC TON COEUR

Beaux

Tes yeux sont beaux

J’les veux toujours

Je sais, j’vais vite

Mais j’ai pas l’temps

Paraît qu’ça grave

Qu’ça finit mal

Qu’ça s’arrête net

On sait pas quand

Alors vas-y

Prends-moi la main

Jusqu’à peut-être

Jusqu’à bientôt

Dis-moi qu’la vie

C’est pour toujours

Même si c’est faux

Fais-moi l’amour

Qu’avec ton coeur

J’en veux pas plus

C’est bien plus…

Beau

© Thierry Aymès

JEAN-YVES LELOUP EN PRÉFACE

Le 17 août 2015, cinq jours après que je lui eus envoyé mon manuscrit intitulé : « Sous la mémoire » par mail, le Père orthodoxe Jean-Yves Leloup dont j’ai tout de suite aimé la lumière me fit grâce d’une préface qui me réjouit.

« Thierry Aymès est sans doute ce que les « anciens » appelaient un « vrai philosophe » ; quelqu’un qui ne se contente pas de spéculer sur le Réel, mais s’y affronte et se transforme à son contact, ou encore un « philosophe artiste » à la manière de Nietzsche, qui se méfie des concepts pour mieux éprouver ses affects et ses percepts. Son témoignage est personnel et particulier, il ne prétend ni à la vérité ni à l’universel.

Dans un style à la fois léger, concret et profond, qui est peut-être le style des très grandes chansons, il nous introduit à ce qu’on pourrait appeler une « ontologie du dérisoire », ou encore une « phénoménologie » du sourire, de la caresse et de la bise…

Dans la proximité de la mort et de l’abime de silence que chacun porte en soi, il nous montre « la vulgarité de tout savoir » et l’intensité divine du moindre détail : la Présence de l’Instant, qui échappe aux nostalgies du passé et aux projets de l’avenir, et nous plonge dans ce que certains appellent : « la Vie éternelle », la Vie tout court, ou le « non-temporel », qui n’est pas un « arrière monde » mais l’intériorité même de ce monde.

La vie est un océan dont nous connaissons très bien les écumes et dont nous ignorons presque parfaitement la profondeur. Le rôle de l’animateur en Ehpad, pour Thierry Aymès n’est pas de nous distraire du Réel, mais de revenir en Sa présence et de découvrir sous ses apparences fiévreuses et chancelantes, l’étrange gratuité de la Vie qui se donne.

Regarder la mort en face comme on regarde la violente beauté de certains « couchers » du soleil ! Il est donc possible d’être lucide sans être désespéré, d’être croyant sans être imbécile, Thierry Aymès nous épargne les discours pieux et les refrains pathétiques sur l’absurdité de notre existence.

Bien sûr, la vieillesse ou plutôt « les vieux », chacun avec son nom propre, la maladie ou plutôt, la Parkinson, l’Alzheimer, chacune avec ses pathologies propres, restent à penser et je m’étonne que peu de philosophes, à l’instar de Thierry Aymès ne s’y emploient. On pourrait alors discuter ou « disputer » les mots d’Henri Bergson : « conscience signifie d’abord mémoire »point de conscience sans mémoire ; est-ce si sûr ? La conscience est-elle toujours conscience de quelque chose ? Ne pas avoir conscience de quelque chose, passée ou à-venir, est-ce nécessairement être inconscient ou sans conscience ? La pratique de la méditation ne conduit-elle pas à une « conscience » sans objet, à une joie sans objet, à un amour sans objet ? dont l’Alzheimer serait le versant sombre ?

De même qu’on a pu dire que le schizophrène et le mystique nagent dans les mêmes eaux, mais là où l’un nage, l’autre se noie. Pourrait-on dire que la maladie d’Alzheimer nous conduit dans des états de conscience, « sans mémoire, sans projection de passé et de l’avenir », proche de la pure présence que connaît le Sage. Mais là, où l’un goûte la pure conscience sans objet, conscience de la conscience, l’autre demeure inconscient, « être en soi », sans être pour autant réductible à une chose ou à un objet ? Il nous faudra sans doute beaucoup de silence pour comprendre le silence de certains malades, ne pas se hâter de traduire ce qu’en se taisant ils ne cessent de dire.

Le livre de Thierry Aymès contient aussi un bel éloge des aides-soignantes et de tout le personnel de l’Ehpad qu’il a connu, et on aimerait à penser que tous, lui soient semblables, c’est là, acte de justice ; rendre à ces personnes l’honneur qui leur est dû. Ce sont elles les témoins de la vraie gloire, loin de celles des néons (des néants).

La vie donnée est bien celle qu’on ne peut plus nous prendre. L’Amour est la seule réalité qui soit plus forte que la mort, c’est le seul Dieu qui ne soit pas une idole, et il se révèle dans les gestes de la plus triviale attention.
Merci à Thierry Aymès de nous avoir donné à voir et à entendre, des hommes et des femmes si singuliers (nul ne doute de leur ‘ipséité’), ‘heureux de se courber, beaux comme des milliers de matins’ « 

Merci à lui.

DE LA BÊTE À L’ANGE…

Dans « Du Je au Nous : L’intériorité citoyenne, le meilleur de soi au service de tous », le psychothérapeute Thomas d’Ansembourg écrit ceci :

« La violence n’est pas l’expression de notre nature, elle est l’expression de la frustration de notre nature. »

Que peut-on comprendre à partir de cette citation ?

La nature humaine, selon l’auteur, ne devrait pas s’exprimer par la violence qui n’est que le symptôme d’une frustration dont elle souffrirait. Même décontextualisée, nous pouvons deviner que par ces quelques mots, d’Ansembourg sous-entend que notre nature, lorsqu’elle n’est pas « empêchée », lorsqu’elle peut se déployer harmonieusement, sans trop d’entraves, conduit chacun de nous à se construire par le biais d’un rapport à l’autre envisagé non pas comme un castrateur, mais comme un tuteur sans lequel nous risquons de rester engluer dans notre pulsionnalité ou un vis-à-vis nous contraignant heureusement à nous construire… verticalement, en direction du meilleur de nous-même. Le bon « Moi », le « Moi » véritablement humain, appelé le « Soi » par certains, serait en définitive le résultat d’une sublimation réussie. Ainsi serions-nous invités à passer de la bête à l’ange en faisant l’économie de l’Homme.

Au fond, il y a dans cette affirmation une conviction intime et claire : « L’amour est la réalité première ». Non pas l’amour possessif bien sûr, mais celui qui nous donne le devoir de respecter la personne que l’on dit aimer en ne nous conférant aucun droit sur elle. Or, cet amour, advient le plus souvent avec le temps; c’est un fait.

À moins qu’à lire l’intégralité de son livre, je ne rencontre la nuance que je suis sur le point d’apporter à son propos, je les discuterai en disant ceci :

La nature humaine est une virtualité qu’une vie humaine peut actualiser. La temporalité de cette nature doit à mon sens être prise en compte, sans quoi nous risquons de tomber dans un idéalisme désincarner sans application possible au quotidien. C’est la fameuse « cause finale » aristotélicienne et la téléologie qu’elle implique qu’il faut ici faire entrer en ligne de compte.

La nature humaine n’est pas un fait, elle est un « à-faire » que seul un travail sur soi, une réflexion orientée par une intuition peut activer.

Certes, dans un monde idéal, n’y aurait-il que des Christ, nous en sommes d’accord, mais en réalité, il n’y a que des hommes et des femmes plus ou moins frustré(e)s et donc, il y a violence.

Violence verbale, violence du pouvoir, violence sociale, violence sexuelle etc., et toutes, à mon sens, ne manifestent qu’une seule et même chose, notre difficulté à renoncer au « Je » pulsionnel, au « Je » agi par la pulsion de vie la plus reptilienne, pour élaborer un « Nous »… pour faire civilisation. Ce « Nous » n’étant en définitive que l’Esprit-Saint (au sens laïque) libéré des entraves égotiques les plus réflexes.

Préférer « la relation » à « soi », suppose un long processus alchimique de transformation nécessitant un vécu qui, à bien y regarder, est toujours parcouru de violences. Celle qui nous intéresse, à savoir la violence conjugale (et/ou familiale) n’est qu’une modalité de la violence inhérente à notre double nature, à la fois pulsionnelle et « humaine » au sens fort, c’est-à-dire « spirituelle ».

La seule violence légitime est celle qui nous permet de nous arracher à la penser commune (la Doxa), mais aussi à la cristallisation d’un Moi édifié sur des bases essentiellement instinctives.

C’est de la naissance procédant de cette légitime violence que nous devons tous nous inquiéter au sein d’une société qui va à rebours de cet envol en ne s’adressant le plus souvent qu’à notre ventre.

® Thierry Aymès

QUI A TUÉ LA GRÂCE ?

« Ne rien laisser au hasard ». Cette expression pourrait passer inaperçue, si elle ne signait pas, l’air de rien, la mort de la grâce et conséquemment de la gratuité. Intéressante remarque. Je me la suis récemment faite hier soir à l’occasion de mon habituel vagabondage pré-morphique, c’est-à-dire juste avant de m’endormir vers une heure du matin.

En effet, à vouloir tout contrôler, à tout calculer en fonction de nos intérêts ou de ce qui paraît cher à nos coeurs; à vouloir réduire le hasard à un très subtil enchaînement de causes et d’effets maîtrisable, nous ne donnons aucune chance à la grâce dont le propre est très précisément de ne pas s’inscrire dans quelque mécanisme que ce soit.

Parler de la grâce, ne revient-il pas au final à présupposer l’existence d’un point de liberté inconditionné, situé hors de la machine-monde ? Bien sûr que si ! Grâce et miracle, même combat.

Quand, par association, l’on pense avec Céline que « Seul ce qui est gratuit est divin », entendons par « gratuit », ce qui procède effectivement de la grâce, du coeur, de l’amour désintéressé, alors, demander une rémunération devient une grossièreté.

Grâce, gratuité, gratis… Nous y voilà !

Reprenons : À désirer conjurer le hasard dont nous précisons en définitive qu’il n’existe pas, à souhaiter que tout soit « sous contrôle », « sous la main », « à disposition », nous faisons conséquemment du monde et de notre existence des marchandises que la plupart d’entre nous ne peuvent pas s’offrir.

Ce qui n’est pas gratuit a un prix, celui de l’orgueil des hommes à vouloir tout soumettre, tout vendre, tout échanger dans le but de croître d’une mauvaise croissance.

CONCLUSION : L’assassinat de la grâce par le biais d’une volonté de contrôle absolu du hasard assimilé ni plus ni moins qu’à une très fine mécanique, a très certainement été perpétré par un entrepreneur avare et avide de pouvoir que la notion même de gratuité mettait hors de lui. Ceci dit en ne plaisantant presque pas.

® Thierry Aymès

L’ÉGOCENTRICITÉ HUMAINE

Si, comme je le pense, la vie animale brute, la vie animale la moins consciente, a une tendance paranoïaque manifeste (il n’est que de tenter d’approcher quelque animal que ce soit pour s’en persuader, à moins qu’il ne soit outrancièrement domestiqué), que penser des personnes que l’on dit égocentriques ? Ne vont-elles pas à rebours de cette paranoïa en faisant tout ce qui est en leur pouvoir pour attirer les regards et les désirs au lieu de les fuir pour s’en protéger ? Et si oui, peut-on s’autoriser à conclure que les égocentriques sont ainsi dans la mesure où ils sont très certainement animés par une pulsion de mort ?

Non ! Je ne le crois pas. Bien que certains égocentriques aillent jusqu’à se détruire ou tenter de se suicider pour attirer l’attention de leurs semblables, m’est avis qu’ils sont avant tout mus par une pulsion de vie et se sentent au contraire menacés par l’indifférence de celles et ceux qui les entourent. Ils ont comme l’intuition de leur être dont le propre est d' »être-avec » plutôt que « d’être-coupé-de ». Si comme l’a écrit Paul Ricoeur : « Le plus court chemin de soi à soi passe par autrui », alors je ne puis être moi-même qu’à condition d’être ontoliquement* lié à un autre que moi-même. Dès lors, vouloir attirer l’attention ne fait que manifester cette peur de n’être pas orinellement lié à autrui et conséquemment de n’être pas né à la communauté humaine; non pas un désir de mort, mais de vie.

* Dans mon essence même.

© Thierry Aymès