SI VIEILLESSE…


De nos jours, soyons-en conscients, la vieillesse est moins vendeuse que la jeunesse. À une époque où l’économie de marché fait loi et dame le pion au politique, il convient sans doute de redoubler de vigilance à l’égard de celles et ceux qui nous ont précédés sans quoi, très vite, peu pourrait importer que nos aïeux aient traversé des milliers d’épreuves ou accumulé des montagnes de sagesse. Dans la mesure où ils portent sur leur visage la signature du temps, dans la mesure où leurs pas disent tout haut leur fatigue et préfigurent la fin du voyage, ce pourrait être assez pour qu’ils ne soient plus la « priorité » de personne.
L’expérience compterait-elle moins que la fougue et la connaissance moins que l’ambition ? La vie serait-elle mal faite au point que jeunesse et vieillesse ne pussent envisager un mariage heureux ? Monsieur Estienne paraît en douter. « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » ! soupire-t-il. Ces épousailles ne sont-elles pas le rêve où s’origine le défi scientifique ultime ? La quête faustienne et prométhéenne d’une éternelle jeunesse éclairée cependant par cela seul que la vieillesse est susceptible d’apporter ?


De l’ignorance initiale à l’impotence cruelle, nous irions donc, implacablement. Mais qu’y a-t-il à « savoir » que l’auteur semble regretter de ne pas avoir su à temps ? Que faudrait-il encore « pouvoir » que l’on ne peut plus accomplir, alors que l’on sait enfin ?

Sans doute répondrait-on rapidement que la jeunesse ne sait pas qu’elle est aux prises avec ses illusions, quand la vieillesse ne peut plus vivre sa lucidité. Sans doute manque-t-elle de cette expérience devenue vaine à un âge où l’on est plein d’avoir vécu certes, et cependant incapable de vivre sa science.

Mais la jeunesse et la vieillesse vont-elles de soi ? Suffit-il de se référer à l’âge objectif de tel individu pour le ranger d’un côté ou de l’autre de la vie ?

Il n’est que de se rappeler la très célèbre phrase de Picasso pour ne pas répondre précipitamment à ces questions: « On devient jeune à soixante ans ». Ouf ! La jeunesse, tout comme la vieillesse, ne serait possiblement pas un fait. Elle serait à gagner… Mais je me dois d’être honnête et d’ajouter l’autre moitié de la citation qui satellise le peintre espagnol dans la périphérie de l’écrivain parisien : il écrit : « Malheureusement, c’est trop tard. ». Décidément ! Mais trop tard pour quoi ?

Parce qu’à bien comprendre ce cher Pablo, il y a la mort et que l’on est jeune, dans le meilleur des cas, quand notre corps lui, ne l’est plus. Parce que l’on est jeune encore quand on s’est débarrassé de tout ce qui nous a permis de grandir et qu’il court à rebours de notre élan ; quand in extremis, il ne reste plus que soi, enfin, par-delà les masques, les jeux et les conditionnements sociaux. En ce sens, la jeunesse résulterait d’un processus de libération, d’un décapage volontaire, mais ne suffirait pas à conjurer notre finitude. Cessons donc toute mystification et tâchons de répondre simplement à la question suivante :

« A partir de quand sommes-nous vieux ? »

Quand le corps ne permet plus à notre fougue de faire loi ; quand, en dépit de notre vœu le plus cher, nous sommes irrémédiablement pris dans un ultime reflux qui interdit l’immortalité. « Encore faut-il donc que fougue il y ait !» me direz-vous. Encore faut-il que désirs se fassent entendre, et désirs d’un certain ordre, pour éprouver la douleur de ne plus être capable de les accomplir. C’est vrai. Si certains désirs ne se font plus pressants aux alentours d’un âge certain, la peine de ne plus pouvoir les concrétiser ne pèse plus. Si souffrance il y a, elle est d’un décalage, d’une inadéquation entre la vigueur d’une fièvre et l’aveu d’impuissance d’un corps fatigué. L’athlète qui, passé cinquante ans, s’acharnera à battre le record du monde du cent mètres fera preuve de bêtise, de même le joueur d’échec dans son domaine. C’est à ce point précis que la philosophie peut être salutaire. En tant qu’elle peut nous apporter la sagesse, à la suite d’une analyse rationnelle de notre condition. Qu’est-ce à dire ?

Que le rationnel conditionne le raisonnable, qu’une mauvaise approche de soi est bien souvent responsable de notre malheur. Que Monsieur Henri Estienne n’était pas philosophe dans la mesure où il semble affecté du fait même de sa condition de mortel. S’il regrette que la vieillesse « ne puisse plus » alors qu’idéalement il serait bon qu’elle pût encore, c’est qu’il ne sait peut-être pas qu’il existe un art de vivre au présent qu’il s’agit d’observer, en même temps qu’un génie propre à chaque période de la vie qu’il s’agit de respecter .
Toutefois, jusqu’à ce que le corps ne caricature la prison qu’il est d’emblée selon certains, nous pouvons tout aussi bien feindre de ne rien savoir de sa décrépitude et briller autant qu’il se peut jusqu’à mourir foudroyé, comme pris par surprise, à la façon de Molière qui tira sa révérence au sens propre et au sens figuré, en s’effondrant sur scène.

Mais voilà que je me suis égaré à partir d’une simple citation que j’ai crue opportune. C’est que je dois être, sinon vieux, à tout le moins en passe de le devenir. Je persiste et signe pourtant en espérant, au vu de la très célèbre phrase de Monsieur Estienne, qu’une parité jeunes/vieux s’incarne dans le corps politique et que de très sensibles efforts financiers soient faits à l’égard des structures qui accueillent nos aïeux infortunés. Dans ce cas précis, ne confondons pas l’énergie avec la vie Et ne tenons pas la jeunesse pour une valeur.

Quand la première est portée par un avenir qu’elle suppose à sa disposition, quand elle s’origine dans l’égocentrisme, l’ambition d’un quidam et donne libre cours à tous les affrontements, toutes les dissonances humaines, la seconde n’est que ce qu’elle est, ne se soutient que d’elle-même et c’est en cela qu’elle est « sacrée ». N’en déplaise aux adeptes du « politiquement correct », nos vieux sont nos garde-fous, notre caution contre la bêtise, notre raison pratique…

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Thierry Aymès

UNE MISE AU BAN

Pour donner suite à deux textes, à savoir : « Quel leurre est-il ? » et « L’heure du leurre ».

Sans doute, les animaux humains se distinguent-ils des non-humains par le sens qu’ils donnent et ont semble-t-il besoin de donner à la vie pour vivre. De fait, ne pas ou ne plus en trouver les conduit le plus souvent à l’autodestruction, la dépression ou la mort. D’où nous pourrions conclure que le sens donné à la vie pourrait être à son tour une ruse que la vie se donne à elle-même pour se perpétuer. Son propre étant de vouloir persévérer dans son être, sa forme spécifiquement humaine est le sens que nous lui donnons. Bien entendu, ce dernier diffère selon les individus. Telle personne peut vouloir vivre pour voir ses enfants grandir jusqu’à devenir eux-mêmes parents et, pourquoi pas, grands-parents. Elle peut se lever chaque matin pour réaliser son plan de carrière ou diriger une association, quel que soit son objet. Ne pense-t-elle qu’à elle tout au long de la journée qu’elle existe encore sous l’injonction d’un sens dont elle est le centre… Elle peut tout aussi bien s’efforcer de faire advenir dès ici-bas un monde dont elle pense qu’il suivra à coup sûr celui-ci. Nous pourrions multiplie ainsi les exemples à l’infini.

Il est à noter cependant que tout sens est conditionné par son objet et que tout objet fait sens, y compris s’il va contre la vie, non pas de soi, mais d’autrui. D’où telle personne peut se lever volontiers chaque matin dans le but de détruire son voisin, sa femme, les habitants du frontalier, son banquier ou que sais-je encore.

Ainsi sommes-nous des êtres de sens, mais, a priori, de tous les sens.

À y regarder de plus près, si nous ajoutons un paramètre à notre spécificité, à savoir notre « essentielle sociabilité », notre fondamentale « relationalité », peut-être pouvons-nous dès lors concevoir la mise au ban des « objets- faisant-sens » criminels.

En effet, chacun de nous ne s’est premièrement appréhendé et connu qu’à travers le regard de l’autre. Il se pourrait même qu’il ait appris par cœur le discours de cet autre à son endroit. Je suis ce que maman et papa (où toute personne significative) disent que je suis. Dès lors, l’individu n’est-il plus qu’un carrefour, qu’un entrelacs principiel, un « point relationnel » qui plus est imaginaire, bien plus qu’une entité qui ne se devrait qu’à elle-même.

C’est à cette dernière condition que nous pouvons dire que se lever le matin dans le but de détruire quiconque est un dessein criminel et suicidaire à bannir, alors même qu’il fait sens.

© Thierry Aymès

L’HEURE DU LEURRE

À mon texte précédent intitulé « Quel leurre est-il ? », l’approfondissement d’un terme a été demandé par une certaine Julia dont je ne révélerai pas le nom de famille. Il me semblait pourtant avoir été clair, mais on ne l’est jamais assez. Alors me revoici m’apprêtant à creuser plus bas le mot « leurre » au risque de m’enterrer vivant.

1 – S’il est un appât, il est celui que la vie s’est donné à elle-même pour se perpétuer. À la façon d’un serpent qui se mort la queue, la Vie se perpétue de se nourrir d’elle-même sans jamais finir son assiette. C’est étrange, mais c’est comme ça ! Et nous, pauvres humains ne serions possiblement que les jouets « rationalisants » de cette circularité. Houlla ! Voilà que cela se complique déjà !

Rationaliser, qu’est-ce à dire ? Que nous nous trouvons toujours de bonnes « raisons » (ratio = raison, en latin) pour faire des enfants ou vivre le plus longtemps possible, alors que nous ne sommes rien de plus que « du vivant » cherchant à vivre au même titre qu’un arbre, un ver de terre ou une crevette à qui manque sans doute une capacité à se repésenter soi-même et le monde. Les histoires que nous nous racontons sont secondes quand nous les pensons premières; elles viennent à la traîne d’une poussée en oeuvre au plus profond de nous, mais également tout autour de nous. C’est ainsi que l’amour ne serait qu’une ruse de plus pour la Vie, un stratagème réflexe qu’elle revêtirait en l’homme qui, en définitive, n’accomplirait rien d’autre que ce qu’elle fait hors de lui au coeur même de tout ce qui est.

2 – Si, comme le propose une autre acception plus psychologique de ce terme, le leurre est ce qui trompe, à la façon d’une vessie qui se fait passer pour une lanterne, alors l’amour des premières heures pourrait bien être cette illusion à laquelle personne (ou presque) n’échappe. Il en est même qui se complaisent à y succomber jusqu’à l’épreuve de la triviale réalité conjugale dont l’effet n’est ni plus ni moins que celui d’un dévoilement que les grecs appellent au passage « apocalypse ». Excusez-les du peu ! À condition que vous ne restiez pas prudemment à distance de celle ou celui que vous aimez, chaque jour de la semaine vécu avec elle ou lui, la ou le démasque, le révèle par-delà les pauses séductrices de naguère. Eh oui ! Le quotidien sonne le plus souvent l’heure du leurre; il dé-cape les super-héros et s’empresse de les « bidochoniser. » Que celle ou celui qui n’a jamais connu ce désenchantement lève le doigt.

Mais là encore, nous pourrions pensez que la séduction plus ou moins volontaire des premiers temps n’est que la forme anthropique (humaine) de ce que nous pouvons observer chez les paons ou les cygnes (pour ne citer qu’eux).

La boucle est donc bouclée qui nous ramène à ce que les philosophes nommeraient un « monisme ». Entendez par là qu’un seul principe (monos) conditionnerait tout le reste. Et en effet, il paraît difficile de ne pas reconnaître en l’amour le mouvement même de la Vie se voulant elle-même et usant de tous les moyens pour se perpétuer, des plus flamboyants aux plus tragiques.

Réflexion à suivre, à nuancer, à compléter, à parfaire…

© Thierry Aymès

DERRIÈRE UN NEZ ROUGE

Je préfère être malheureux de temps en temps, parce que je n’arrive pas à obtenir ce que je veux, qu’heureux tout le temps parce que je n’ai envie de rien ! (Wolinski né en 1934)

Les pensées d’humoristes sont rarement dépourvues d’intérêt. Elles disent souvent à leur manière ce qui pourrait l’être plus cérémonieusement, inutilement. L’humour, outre « la politesse du désespoir », est, tout comme l’art, la sublimation de quelque obscur conflit, de quelque tendance inconsciente le plus souvent responsable des proses les plus pertinentes. C’est en tout cas ce que pourrait en dire la psychanalyse. Tout comme l’authentique pensée, il requiert de la part de celui qui en est l’auteur une dose de violence légitime. On ne plaisante pas sans avoir l’énergie nécessaire à toute transgression, à toute création; de même on ne « pense pas » au sens fort, si l’on reste impuissant à s’extraire des couches limoneuses d’une bien-pensance, du piège insu de l’idéologie en vigueur, des lieux communs aux faux-airs d’inouï, des bourbiers en tous genres. En ce sens, « rire de… » ou « penser » livre le même combat. Tout véritable humour trouve sa source dans l’intimité d’une conscience rebelle. Il sourd avant d’éclore derrière la porte dérobée d’un salon mondain où le masque est de rigueur…

Wolinski n’est pas bouddhiste. Il préfère la souffrance d’un désir frustré aux délices que dispenserait continûment un paradis où le temps n’existerait plus. Car désirer suppose le temps, entendez par là : le différé. Désirer donc, languir après un bonheur toujours compromis par un autre désir. Souffrir de manquer toujours, et pourquoi pas ? Désir, temps, finitude, mortalité… Ne sont-ce pas là les signes les plus flagrants de notre humanité ? « Les ailes du désir » de Wim Wenders ne conduisent-elles pas son ange à déchoir par amour pour une trapéziste ?

Des ailes pour déchoir ? Quelle bizarrerie ! Des ailes pour ne plus voler… à moins que ce ne soit pour aimer enfin… Aimer au ras du sol, à hauteur de fourmis, aimer humblement (l’adverbe vient d’humus, en latin : la terre.) Mieux vaut alors la belle couleur du sang, l’odeur du cigare au détour d’une rue, l’angoisse qui nous tenaille et nous fait homme, les beuveries entre potes, l’odeur particulière du métro, le soleil éblouissant en haut à droite d’un cahier d’écolier, la poitrine gonflée de celle qui ne vous aimera jamais, mieux vaut les reliefs de la vie sans égard pour notre pauvre coeur que la mer étale de la plénitude.

Wolinski n’est pas (un) sage et ne tient pas à l’être, il préfère écrire, et c’est là le secret de son effet : « Heureux tout le temps parce que je n’ai envie de rien » quand nous eussions attendu qu’il écrivît : « Éternellement heureux d’avoir tout obtenu ». Cela même qui eût pu être présenté positivement, il nous le décrit encore comme un autre mal, et force est de constater que des deux maux de la citation, il préfère le premier. À tout prendre, si dans l’esprit de beaucoup d’entre nous, le bonheur est possiblement cet état qui résulte d’une victoire du verbe « avoir » sur le verbe « être », sous son nez rouge, Wolinski choisit en romantique crypté, de s’abîmer sans fin dans les montagnes russes d’une vie, telle qu’elle se présente ; d’une vie, telle qu’elle est.

© Thierry Aymès

LA DEMANDE

De nos jours, une personne dont vous êtes épris(e), lorsqu’elle parle de vous à son ami(e), ne dit plus : « Elle est amoureuse de moi », mais plus volontiers : « Elle est en demande » et le résultat de cette variation est très logiquement qu’elle ne répond pas à cette demande jugée névrotique. D’accord ou pas d’accord ?

Pour bien comprendre la question que je pose, il faut entendre que la déclaration toute courtoise d’un homme ou d’une femme peut éventuellement être un peu trop vite « interprétée » d’une certaine façon par celui ou celle à qui elle est adressée. Il n’est pas ici question d’une demande sexuelle, mais d’une déclaration élégante qui peut inquiéter son destinataire pour peu que celui-ci ait été échaudé.

Combien de fois ai-je entendu autour de moi des femmes ou des hommes dire d’une personne qui leur avait déclaré leur flamme: « Il ou elle est en demande ! » ; ce qui, de nos jours, semble être envisagé plus souvent qu’auparavant comme le symptôme d’une carence affective. Car peut-être s’agit-il en effet de se suffire à soi-même, d’être en amitié avec soi-même si l’on veut faire une vraie rencontre, et ce faisant, nous donnerions tort à Platon lorsqu’il fait dire à Aristophane (dans « Le Banquet ») que l’être aimant repère en l’autre sa moitié. Ç’en serait fini de ce mythe…

Sans doute l’autre ne devrait-il pas être un « complément », mais bien plutôt un » supplément » ; c’est que nous entendons dire de plus en plus souvent. Encore faudrait-il avoir atteint une auto-suffisance affective sans aigreur qui, en effet, ne nous permettrait plus d’instrumentaliser l’élu de son coeur à des fins de colmatage.

© Thierry Aymès

QUEL LEURRE EST-IL ?

L’autre, le tout nouveau, celui que l’on ne connaît que depuis quelques minutes et vers qui nous tendons déjà comme vers la terre promise… Peut-on sérieusement prétendre l’aimer ? À tout le plus peut-on penser qu’à partir d’un regard « de balcon », il correspond à notre goût, à notre désir, notre rêve. Mais disant ceci, nous disons si peu; nous disons si mal. Si le coeur ne s’en mêlait pas, ce ne serait pas grave, mais il rapplique à la moindre chance d’être heureux, et le bonheur sans partage n’existe pas nous a-t-on dit, alors, on saute le pas; on saute dans ses bras, à lui ou elle. D’autant que les premiers mots échangés ont bien entendu confirmé notre première impression… Nous avons tellement besoin d’amour.

Et puis, il y a le corps, la machine, son instinct, son intelligence propre et insoupçonnée, méprisée même, sa volonté farouche de se perpétuer; alors on fonce d’autant plus, et de là, naissent des petits d’homme qui perpétueront la ronde. Nos « Je t’aime », nos « nous sommes faits l’un pour l’autre » pourraient bien n’être que les paroles de ce corps-là, de cette machine-là, avec notre complicité servile, au garde-à-vous face à la Vie, la grande, celle qui se veut, celle qui a horreur de la mort et emporte tout sur son passage.

Cela fait beaucoup de choses que l’on ne commande pas… Vous ne trouvez pas ? L’autre, cet étranger que l’on croit connaître et que l’on dit aimer au premier regard ou presque, notre besoin viscéral d’amour et la poussée du corps où siège une volonté insue, celle de la vie avec un grand « V », celle qui cherche à se reconduire par tous les moyens… Et nous, où sommes-nous dans tout ça ? Existons-nous seulement ?

Depuis toujours, les mêmes scènes, les mêmes leurres, mais aimer vraiment, aimer pour toujours, c’est autre chose, n’est-ce pas ? La société dans laquelle nous vivons, veut-elle encore de cet engagement ? Nous autorise-t-elle encore à croire en une promesse plus forte que l’épreuve du temps, plus puissante que l’usure des jours, plus réelle que ce que nous révèle de l’autre le quotidien que l’on partage avec lui ? Ne dit-elle pas plutôt : « Consommez-vous les uns les autres ! »

© Thierry Aymès

L’ESSENCE À LA MODE

Sans doute avez-vous entendu maintes et maintes fois le verbe « essentialiser ». Il est de bon ton de l’employer depuis quelques années sur les plateaux télé. Peut-être vous demandez-vous encore ce qu’il veut dire. C’est très simple. Essentialiser consiste à réduire tel ou tel groupe de personnes à un trait de caractère qui semble lui être spécifique ; cela revient à faire de ce trait une essence, c’est-à-dire une réalité prétendue inconstestable faisant partie de son ADN. C’est ainsi qu’aujourd’hui, étant donné l’individualisme libéral qui s’est progressivement développé dans notre pays et ailleurs, il n’est plus possible de dire quoi que ce soit sur les femmes en général, les hétéros, les fonctionnaires, les enfants, les français etc.

Dans la mesure où « essentialiser » équivaut peu ou proue à « généraliser », il n’est plus convenable de penser « en gros »; mieux vaut détailler systématiquement et faire du cas par cas. À l’ère où nous vivons, l’exception ne confirme plus la règle… Elle l’infirme absolument. Mais cette façon de voir les choses ne pose-t-elle pas un problème ? Peut-on penser autrement qu’en généralisant ? À ne considérer que les individus dans ce qu’ils ont de singulier, ne risque-t-on pas de perdre notre capacité à concevoir, gérer, oraganiser ?

À dater d’aujourd’hui, soyez attenfifs et remarquer comme la généralisation est un processus que nous appliquons sans cesse et sans lequel il devient impossible de penser, même le plus simplement du monde.

Un point important : Pour ce qui est de l’essentialisation des peuples, Il est amusant de noter qu’elle n’est unanimement conspuée que dans la mesure où elle est « négative ». Dites des corses qu’ils sont supers et travailleurs, des marocains qu’ils sont sympatiques et accueillants, des allemands qu’ils sont disciplinés, des juifs qu’ils sont supérieurement intelligents, des français qu’ils ont un sens inné pour la très saine contestation et vous verrez qu’aucun reproche ne vous sera fait.

Que conclure de cette évidence ? Rien, puisque en conclure quelque chose serait encore essentialiser dans la mesure où il y a des personnes qui ne permettent sans doute pas l’essentialisation positive non plus. En fait, il n’y aurait que des exceptions à partir desquelles rien ne peut plus être élaboré.

Gouverner un peuple devient impossible, puisque la notion même de peuple procède d’une généralisation. À proprement parler, il n’y a plus de peuple, seulement des individus très différents les uns des autres.

© Thierry Aymès

UNE CONCILIANCE

À l’issu de mes séances, sachez qu’il m’arrive de délivrer non pas des ordonnances, mais des « conciliances ». En voici une que je peux vous communiquer sans risquer de dévoiler l’identité de la patiente dont il est question. Je précise que mes « conciliances » ne parlent pas toutes le même langage et que je les adapte aux personnes qui me les demandent. La femme à qui celle-ci s’adresse étant plutôt « cérébrale et lettrée » voici ce que j’ai cru bon de lui écrire :

« Madame,

À la question que vous m’avez posée hier soir à 17h12 très exactement, je souhaitais apporter un début de réponse. Il semblerait que vous soyez plus intriguée par le lieu où vous pleurez habituellement que par les raisons de votre peine.

Question 1 : Ne serait-il pas possible que ce qui vous attriste soit directement lié à la voiture en mouvement où vous osez vous laisser aller ?

Question 2 : Est-il certain que, quelles que soient les causes de ce qui vous afflige le lieu de votre abandon ne varie pas ?

A  ces deux questions, je vais répondre comme si peu importaient les fondements particuliers de votre chagrin et comme si votre véhicule et lui seul, dès que vous êtes à son volant, déclenchait  vos larmes.

Une voiture en mouvement, lorsque l’on se trouve à sa commande et seul(e), est à n’en pas douter un lieu privilégié où personne ne peut entrer à l’improviste et où l’on se sent en sécurité.  Pour qui ne veut pas paraître faible aux yeux des autres, pour qui ne tient pas à apparaître dans cette nudité-là, elle est donc l’endroit idéal pour un lâcher-prise. 

– À l’arrêt, à la façon d’une maison, elle prolonge notre identité corporelle et symbolise conséquemment le « Moi » dont le propre est d’être essentiellement du… Passé sédimenté.  Elle est aussi un antre qui n’est pas sans rappeler notre séjour dans le ventre de notre mère.

– En mouvement, elle transcende à chaque seconde, la réalité même de l’espace et, en ce sens, est une image de la liberté, non pas en tant qu’état, mais en tant que processus de libération. « Être libre » équivaudrait alors à s’extraire continument, interdire à  ce qui aurait tendance à prendre forme de se figer.

Vos larmes pourraient être celle de la vie vivifiante contre celle, croupissante, que conditionne notre éducation lorsque celle-ci nous enjoint de nous contenir.

À la fois sécurisante et matricielle, votre voiture est également phallique en ce que qu’elle conteste notre tendance à la pétrification et l’identité moïque à laquelle, en pleurant vous dites préférer l’identité plus en amont du Soi (soïque).

Vos larmes viennent en écho du mouvement ressuscitant que votre véhicule suggère. »

© Thierry Aymès

LES SECTAIRES

En droit, la psychanalyse est belle et bien un système interprétatif à prétention totalisante dans la mesure où en amont de l’analyse, existent des concepts-outils autorisant une flambée de tout bois. Méfiez-vous donc des « psy » qui se débrouillent toujours de tout ramener à leur théorie fétiche.

Selon eux, Saint Thérèse de L’enfant Jésus n’est pas une sainte, mais une anorexique maso-hystérique, celui qui refuse de s’allonger sur un divan résiste au surgissement éventuel d’une vérité qui affleure et devrait entamer une analyse pour cette raison même, ne pas reconnaître son désir de sa mère, verbaliser cette non-reconnaissance procède d’une rationalisation en diable… Que sais-je encore ? Les psychanalystes pliant sous le poids de ces outils et de ses dérives sont nombreux, et rares sont celles et ceux qui ouvrent le système.

© Thierry Aymès

RÉPONDEZ SUR LE SITE SVP

À une femme qui lui a dit : » Nous attendrons un peu avant de faire l’amour », il répondit qu’ils n’étaient pas obligés de basculer dans cette dimension. À son tour, elle ajouta : » C’est un concept ! ».

Il rétorqua: « Pas plus original que celui qui consiste à l’inverse à faire l’amour avec des personnes dont on ne sait rien… » À choisir, pour quelle option pencheriez-vous ?

  1. Ne pas faire l’amour avec une personne que vous aimez ?
  2. Faire l’amour avec une personne que vous ne connaissez pas ?

© Thierry Aymès